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Shpongle ou l’au-delà

Publié le 18 janvier 2011 par dans Musique 3


Cher Lecteur,

Il y a quelques temps de cela, je t’ai promis de t’entretenir d’un musicien peu connu que j’aime beaucoup. Chose promise chose due, je vais le faire. Lecteur, permets-moi de t’introduire Simon Posford.

Tu l’auras compris en écoutant ce morceau, Lecteur, le genre abordé ici – bien que je n’aime pas les termes de genres, ils sont pratiques pour mettre en place les idées – est la trance psychédélique. Je sais qu’à chaque fois que j’écris un article, je te supplie de ne pas interrompre ta lecture après 1 min d’écoute parce que la musique électronique te soule, que tu n’es clubber pour rien au monde, et que les poum poum poum te font mal aux oreilles. Rassure-toi, Lecteur, tu peux continuer ta lecture si tu es un tant soit peu curieux: rien de tout cela n’a corps ici.

On a souvent tendance à croire que le psychédélique, c’est le fou, le drogué, l’immense bad trip hallucinogène qui met mal à l’aise et envoie sur une planète où les petites pilules roses sont la norme. Détrompe-toi, Lecteur, et encore une fois je t’en conjure, ne tombe pas dans des raccourcis trop faciles que la musique ne permet pas de prendre. Le terme psychédélique, né avec le rock dans la fin des années 60, s’est étendu dans tous les styles communs: jazz, funk, blues, hip hop, reggae, rock, metal… et se réfère principalement aux effets utilisés lors de la production. Il est des sites entiers qui traitent de ce sujet et de son histoire, et si cela t’intéresse, Lecteur, je te laisserai découvrir par toi-même; je ne suis pas là pour parler histoire, ou définition, mais musique.

Né en 1971 en Grande Bretagne, Simon Posford se lancera très vite dans la musique électronique et prendra pour nom solo Hallucinogen. En 1995 sort son premier album, Twisted, bien que la plupart des chansons présentes sur cet album date d’avant. The Lone Deranger sortira un an plus tard. En 2002, après de nombreux featurings, tournées à travers le monde et avoir mis le feu à bien des salles de concerts, boites, clubs et autres lieux de débauche, Simon Posford produira un album de remix pour la plupart de ses propres morceaux, mais dans un style un peu différent, orienté dub. Un live en sera tiré l’année suivante. Avant de continuer, laisse-moi te faire écouter un morceau In Dub, parce que c’est tout bonnement superbe.

Dans les années 2000, Simon Posford s’associe à Raja Ram pour former le groupe Shpongle. De 1998 à 2009, 4 albums sortis, dont je veux parler plus en profondeur puisque c’est ce que je connais et apprécie le mieux. Les albums de Shpongle  ne ressemblent en rien à tout ce que j’ai pu écouter jusqu’ici dans ma vie – et Dieu sait que j’en ai écouté, de la musique. Taxés de musique électronique, trance psychédélique, et autres noms réducteurs, ils s’en échappent pourtant superbement. Ce sont des bijoux. Des bijoux parce qu’ils ne recherchent pas à faire danser l’auditeur jusqu’à ce qu’il en devienne fou, non. Bien que la musique soit dansante, elle est avant tout captivante. C’est plutôt le genre de musique à mettre à fond chez soi, et lire, ou méditer, ou boire un thé, fumer une cigarette et se laisser aller dans un voyage spirituel fascinant. Car le mot d’ordre de cette musique, à mon “humble” (ahah) avis, c’est le voyage. Car comme tu l’auras sûrement constaté dans les extraits ci-dessus, cette musique électronique n’est de loin pas composée que d’électronique. Et c’est en cela que j’adore cette musique, c’est qu’elle mélange des sonorités apparemment incompatibles, elle révèle au monde que le monde est petit, que tout a sa place à côté de n’importe quoi, avec un peu de doigté. Elle est magnifique parce qu’elle ne se base sur aucun carcan, elle n’a aucun modèle, elle puise dans n’importe quelle aspiration. Aussi nous aurons des chansons avec des guitares flamencos, d’autres avec des percussions indiennes, des flûtes orientales, des tambours japonais, avec des chanteuses lyriques européennes, des pianos, des cordes, des peaux, des vents, des bois… Shpongle n’a aucune limite, c’est une musique expansive et phagocytaire – rien ne l’arrête et tout la fortifie. Elle se mélange à l’électro le plus délirant, au dub le plus profond, au métal (si si vous m’avez bien entendu, écoutez ça!) le plus énergique, aux vibrations les plus enivrantes… Agrémentés de quelques samples choisis avec brio, suffisamment rares pour être toujours surprenants, Shpongle est une musique qui emporte, qui entraîne, qui soulève, qui balance, qui va vite, qui va lentement, qui redescend, qui croise et décroise, une musique construite et déconstruite, folle et pourtant tellement sage.

Car sous les dessous de sonorités se cachent un message puissant: versé dans le chamanisme, Simon Posford vise l’hallucination et la transe. Mais ce qu’il veut apporter à son auditeur, ce n’est pas un délire de soirée dont il ne se souviendra pas le lendemain: c’est un véritable voyage spirituel vers l’intérieur de l’être. Ce qu’il transmet, c’est une nouvelle dimension à ce que nous appelons réalité, une dimension à l’image de sa musique: insaisissable, indéfinissable. Une dimension où se rejoignent toutes les autres, où plus rien d’autre n’a cours qu’elle-même. Au-delà du perceptible, pour nous autres faibles humains, elle relève du domaine de l’intuition: nous savons tous qu’il existe un au-delà (étant entendu comme au-delà de l’être humain, et non comme vie après la mort), que nous soyons chrétiens, musulmans, bouddhistes ou athée militant.  Nous les appelons dieux, esprits, fantômes, Nature, forces physiques… Mais toutes ces expressions regroupent un seul et même inconnu que l’homme ne peut définir par la raison qu’il chérit tant. Car tout cela le dépasse. L’homme ne voit les choses que d’une manière linéaire, et il est incapable de comprendre la grande machine du tout. Quels qu’en soient les rouages, ils nous sont totalement inaccessibles. Notre pensée, notre langage, notre logique ne sont que des artifices de notre raison pour tenter de saisir un peu le vaste océan inconnu qui nous entoure et que nous nommons univers. Tenez, prenez des notions aussi basiques telle que la cause. Tout le monde accepte la logique causale: et pourtant, lorsque l’on regarde de plus près, on se rend compte que c’est illusoire mais pratique, un peu comme la physique que l’on apprend au collège. Pour vous faire comprendre ceci, je vais me permettre de citer les cahiers de Paul Valéry qui trouve les mots beaucoup mieux que moi:

“Le coup de marteau est cause, dira-t-on -, de l’enfoncement du clou. Mais on ne peut isoler ce coup de marteau sans une autre opération qui n’est pas mentionnée dans la proposition. On peut s’y tenir; remonter plus ou moins loin; prendre pour cause à peu près ce qu’on veut. Car si l’on admet une liaison générale de l’univers, il n’est pas de particule ni de phénomène advenu à une époque quelconque qui ne soit nécessaire au phénomène produit.” (P. Valéry, Cahiers, éd. La Pléïade, Cahier U, ch. V)

Comprends-moi bien, Lecteur, ce que j’essaie de te dire, c’est que ce que nous nommons “réalité” est totalement illusoire et dépend d’un point de vue ou d’une croyance. Ainsi, qui croit en Dieu dira qu’il est responsable du coup, qui croit en la science dira que le coup de marteau était écrit dans le big bang, etc etc. Il ne s’agit pas de débattre qui a raison mais de se rendre compte de cette dimension universelle qui nous échappe, et qui pourrait mener à la folie qui s’y plonge trop profondément – moi? -.

Et c’est ce message que transmet la musique de Shpongle: il n’est rien de fixe, de déterminé, de connaissable: il n’y a qu’une grandeur infinie à laquelle nous n’avons pas accès, mais que nous effleurons parfois, ou du moins nous en avons l’impression. Lecteur, si tu penses que ce que je dis n’est pas si fou, alors fais une fois cet exercice: assieds-toi dans un canapé, mets de la musique qui te détend (Shpongle, Shpongle, Shpongle!), et tourne et retourne dans ta tête ce en quoi tu crois au plus profond de ton âme. Demande-toi pourquoi, demande-toi comment, d’où te viennent ces idées, valent-elles la peine de s’y accrocher? Et celles des autres? Regarde honnêtement ta foi, peu importe ce qu’elle est, regarde-la: tu verras le vide. Un vide indéfinissable auquel tu ne peux pas croire, ou que tu rejettes sans autre forme de procès que celui de “c’est comme ça”. Regarde-la bien, sans pitié, objectivement, elle fondra d’elle-même parce qu’il n’est rien, absolument rien d’autre au monde que ta propre décision qui puisse justifier une telle croyance. Nous n’avons aucun moyen de trancher avec l’esprit.

Mais je pense que nous pouvons toucher la grandeur dans laquelle nous baignons, sans l’esprit, sans la raison, la pensée, le langage à travers divers moyens, et notamment la musique. Sans les artifices du cerveau humain, je crois que l’homme peut reprendre / réaliser sa place dans l’univers, dont il ne se séparerait plus par la culture qu’il a construite en quelques milliers d’années comme un nouvel univers à part – nous parlerons mémétique une autre fois, peut-être?

Et c’est à ce voyage que je t’invite en te faisant écouter Shpongle, Lecteur, un voyage dans l’au-delà. J’espère qu’il te plaira et ne te fera pas trop peur. Je te laisse en musique, à bientôt!

PS: j’espère avoir été clair et concis dans mes propos – ils ne le sont sûrement pas, c’est décidément difficile d’en faire – et ceci reste ouvert à toute question, remarque, apport, demande de précision, critique ou commentaire.

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  • 3 commentaires

    1. Hadamer dit :

      Très intéressant, on peut tourner chaque chose de la façon dont on le souhaite. A mon avis cela vient de l’environnement dans lequel chaque personne évolue et qui le conditionne à penser telle ou telle chose…Mais ça n’est que mon point de vue =)

    2. Daubi dit :

      Merci beaucoup d’avoir écrit cet article, ta vision des choses est vraiment très juste selon moi.
      Cette musique est trop rare est trop chère pour être connue, mais je trouve dommage qu’aussi peu de personne ait déjà entendu parler de ce groupe, il est vraiment hors du commun…
      Depuis maintenant plusieurs années que j’écoute cet artiste, je prend toujours autant de plaisir à me laisser emporter par cette vague berçante & psychédélique.

    3. Le H dit :

      Shpongle mériterait tellement plus de notoriété…

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