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Les faiseurs de mythes

Publié le 23 décembre 2014 par dans Calendrier de l'Avent Cinéma Roman Série TV 5

Demain, c’est Noël, joie dans les coeurs, étoiles dans les yeux, toussa toussa (j’en profite pour souhaiter un bon anniversaire à mon frère, qui ne lira sûrement pas cet article, mais c’est pas grave).

Noël, c’est toujours un peu magique, un peu… mythique, même (décidément, mes transitions sont foutrement mal amenées). Donc aujourd’hui, j’aimerais vous parler des nouveaux mythes.

Cet article est en fait une sorte de résumé de quelques article parus dans le numéro 174 des Cahiers de Science & Vie, d’août 2014, intitulé “L’origine des mythes. Pourquoi l’humanité partage les mêmes histoires“.

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La mythologie passionne aussi dans les jeux vidéos.

Pour beaucoup, nous vivons dans un monde sécularisé, sorti du religieux pour la plupart des pays. Or, je suis de l’avis contraire. Le religieux n’a pas disparu, il s’est transformé. L’Homme a toujours eu besoin de donner un sens à sa vie. Et depuis les débuts de l’humanité, qu’est-ce qui a donné un sens à sa vie ? La religion.

A propos: on considère que la religion est apparue pour expliquer des phénomènes naturels incompréhensibles (on se situe dans la préhistoire, donc la science, c’était pas encore ça), comme le tonnerre, la nuit (bah ouais, quand on sait pas que la terre tourne, on doit être fichtrement inquiets que le soleil ne revienne plus jamais), la pluie, etc. On considère de même comme point de départ de la pratique religieuse le fait d’enterrer ses morts (ou du moins empêcher les bêtes de les bouffer – c’est marrant parce que dans certaines religions, comme au Tibet, la pratique funéraire veut que le cadavre se fasse dévorer par les oiseaux pour renaître – mais je m’égare).

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Stonehenge, tel qu’il aurait pu être en 2000-1550 avant J.-C (Néolithique)

Or donc, la religion institutionnalisée perd du terrain. Mais un phénomène sociologique est apparu, qui mérite qu’on s’y attarde : l’apparition de nouveaux mythes, s’inspirant, vous le devinez, des mythes “réels” historiques.

A propos: j’en profite pour faire ici la distinction entre mythe et légende. Le mythe explique les fondements d’une société, de sa naissance à son fonctionnement, les phénomènes naturels (t’sais, quand y a du tonnerre c’est que Zeus est trop vénère), le statut de l’être humain (et entre autres, de la femme, ce qui est très intéressant mais n’entre pas dans le sujet de cet article). Il est donc structurant de ladite société. Et il est avant tout oral (sauf pour la Bible, mais la Bible s’est elle-même inspirée de divers mythes préexistants, donc ça marche quand même – vous suivez ou tous ces apartés vont vous perdre?). Une légende, elle, tient partiellement de faits réels où on mêle aux faits des éléments merveilleux (ce n’est pas un récit inventé a posteriori pour expliquer quelque chose, comme le mythe). Arthur, par exemple, est devenu une légende, et a priori, il a pu exister. Mais la légende n’est pas structurante d’une société donnée.

Gustave Doré (1868), L’éducation d’Arthur. Merlin ne vous rappelle-t-il pas quelqu’un?

Comment inventer un mythe, alors?  Hé bien, il y a un anthropologue américain, Joseph Campbell, qui a défini un schéma mythologique dans son ouvrage “Le Héros aux mille et un visages” (1949). Pour lui, la plupart des grands récits mythologiques peuvent être ramenés à une structure narrative unique, celle du “voyage du héros”. Il s’agit d’un parcours initiatique qu’on peut résumer ainsi: un homme providentiel est appelé pour une aventure, il doit accomplir une série d’épreuves avec l’aide d’un guide spirituel dans un monde inconnu, il atteint l’objectif qui lui a été assigné et se voit inculquer un savoir, il revient chez lui transfiguré et peut améliorer le monde ordinaire grâce à ce savoir. Cette thèse est appelée “théorie du monomythe”. Quelle fut son influence? Elle fut énorme : elle s’est largement diffusée dans la seconde moitié du 20ème siècle parmi les scénaristes et écrivains anglo-saxons. On la retrouve dans Star Wars, Harry Potter, le Seigneur des Anneaux et le Hobbit. Martin Scorcese et Francis Ford Coppola avouent s’être inspirés de Campbell. En fait, c’est grâce à une synthèse de cet essai, tenant en 7 pages écrites par l’écrivain et producteur Christopher Vogler, que la théorie de Campbell s’est répandue. Cette version d’abord était destinée à… Disney. Le phénomène prit une telle ampleur qu’on peut la considérer comme une “Bible” des scénaristes, et on l’a déclinée entre autre dans le Roi Lion.

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Il y a généralement 8 grandes figures archétypales rencontrées dans des récits vieux de plusieurs millénaires. Si on prend l’exemple de la légende du roi Arthur (oui je sais, j’ai dit que c’était pas un mythe, mais ça marche bien dans ce schéma, et ça marche vachement moins bien avec Hercule ou Cúchulainn), et qu’on compare ses personnages avec des oeuvres moderne, on peut distinguer aisément 4 de ces 8 personnages archétypaux :

  • Le Héros : Harry Potter, Frodon/Bilbon Sacquet, Luke Skywalker, Simba, Arthur.
  • Le mentor : Dumbledore, Gandalf, Yoda, Rafiki, Merlin.
  • L’allié : Hermione/Ron, Samsagace Gamegie, Han Solo, Timon/Pumba, Lancelot.
  • L’”ombre”, personnage maléfique, dictateur souvent avide de pouvoir : Voldemort, Sauron, Scar, Dark Vador.

Pour Arthur, c’est plus compliqué : dans les mythes modernes, le but de la quête, c’est de défaire l’ombre. Dans la légende du Roi Arthur, c’est de conquérir le bien par le Graal.

On retrouve même des thématiques qui lient mythes anciens et mythes modernes : le thème des jumeaux divins (Romulus et Rémus), dans Star Wars avec Luke et Leia ; l’enfant abandonné (Moïse), dans Superman. La différence, c’est que ces mythes se diffusent à une vitesse phénoménale. Le dernier en date, Game of Thrones, en est l’exemple le plus parlant (pour cet exemple, c’est plus difficile de retrouver le schéma monomythique, vu le nombre de héros et d’intrigues).

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Cette diffusion massive amena une grande connaissance des univers présentés de la part des spectateurs. Pour répondre aux exigences de ce public toujours plus”compétent”, les scénaristes veillent à créer des “univers seconds”, des mondes fictionnels cohérents, soignés dans leur moindres détails. C’est ce qu’on appelle la drillability, c’est-à-dire la “creusabilité” de ces nouveaux récits : l’univers doit être si soigné et détaillé, donc si crédible, qu’il est possible d’inventer de nouvelles histoires à l’intérieur de cet univers (les fan-fictions sont l’expression de cette creusabilité). Les univers sont si développés qu’ils ont même leurs propres langues, et a fortiori, l’histoire de ces langues entrent dans le récit (Tolkien, t’es un dieu) : il y a le Fourchelang dans Harry Potter, le Noir Parler, le Quenya chez Tolkien, le Galactique, le Wookiee et l’Huttese dans Star Wars, le dothraki et le Valyrien dans Game of Thrones, etc.

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A propos: Michael Witzel, mythologue, a comparé informatiquement des systèmes mythologiques entiers, venant des quatre coins du globe (travail de malade). Il est parvenu à une thèse que je trouve très intéressante (bien qu’elle ne convainque de loin pas tout le monde académique) : toutes les mythologies semblent suivre un même enchaînement : création du monde, séparation du ciel et de la terre, générations successives de dieux, victoire sur un dragon, création des hommes par les dieux, orgueil de ces hommes bientôt punis par un déluge, nouveau départ et fin du monde. Cet enchaînement serait caractéristique des mythes du paléocontinent de la Laurasie, contenant les futures Amériques, l’Asie, l’Europe, l’Afrique du Nord et la Polynésie. Ailleurs, il n’ y aurait ni début, ni fin du monde, mais un autre enchaînement d’intrigues que l’on retrouverait en Afrique subsaharienne, en Australie et en Mélanésie, ensemble que Witzel appelle Gondwana, vaste continent qui se sépara de la Laurasie il y a 200 millions d’années. Ainsi, tous les mythes fondant l’imaginaire humain formeraient deux grandes familles qui se partageraient le monde depuis plus de 40’000 ans, la plus récente – laurasienne – s’étant vraisemblablement construite à partir de l’autre. Les mythes se seraient donc transmis au gré des migrations, mais seraient partis d’un même point, suivant deux trajectoires différentes selon la dérive des continents. Pas mal, hein?

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Alors, pourquoi ces nouveaux mythes marchent à ce point? D’un point de vue sociologique, je vois ça comme une réponse à nos question actuelles : la Comté est une utopie écolo (d’ailleurs les arbres mêmes punissent Sarouman de sa déforestation), Star Wars pose la question éternelle de la lutte du Bien et du Mal, présente dans la quasi totalité des mythes anciens, mais d’une manière nouvelle, en intégrant la haute technologie, Harry Potter met un peu de magie dans notre monde parfois brutal. Finalement, nous ne sommes donc pas si éloignés de nos ancêtres qui cherchaient pourquoi le Soleil revenait chaque matin. Est-ce une réponse au “désenchantement du monde” décelé par plusieurs sociologues? Peut-être.

Pour autant, ces univers doivent rester “rationnels”, ou plutôt “envisageables” : si un univers comporte des éléments complètement inconnus, donc non imaginables par le spectateur, il ne va pas marcher. C’est pour cela qu’on se situe presque toujours dans un passé merveilleux ou un futur technologiquement avancé, en utilisant des éléments connus du réel, en y intégrant des aspirations à quelque chose “de plus”.

De plus, il y a une possibilité d’identification au héros qui est plus forte que dans les mythes et légendes anciens : ce sont souvent des anti-héros, des héros malgré eux, qui découvrent leurs forces au fur et à mesure de l’aventure (ça marche pour Harry, Frodon, et Bilbon). Donc plus la force d’identification est grande, plus l’attachement le sera également. On pourrait aussi lier leur succès à la psychologie, et aux zones du cerveau qui sont touchées lorsqu’on regarde/lit ces nouvelles mythologies – c’est quelque chose dont la publicité use et abuse également.

Sur ce, j’espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyés à lire ce pavé, mais c’est quelque chose qui me passionne, et qui dit passion dit difficulté de se retenir (et de concevoir que ça n’intéresse pas tout le monde, huhu).

Amour et paix sur vous tous, tous autant que vous êtes.

 

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  • 5 commentaires

    1. Rob dit :

      Merci pour l’article, très intéressant !

      Si ça t’intéresse de creuser, y a un anthropologue que la société n’aime en général pas beaucoup (et à juste titre, ce n’est pas un personnage très sympathique), mais qui prend le contre-pied de l’interprétation mythologique, c’est René Girard : le mythe (Oedipe, par exemple, ou de nombreux mythes amérindiens, ou Abel et Cain, etc) est la version hallucinée et déresponsabilisée d’une persécution sanglante et historique racontée par les vainqueurs…

      • Adeline dit :

        Merci! Oh je vais y jeter un coup d’oeil, ça me paraît hyper intéressant (il faut parfois faire abstraction du personnage pour apprécier et critiquer justement l’oeuvre :) ). Merci du conseil!

    2. Marc dit :

      D’ailleurs, notre chère Alexandre Astier a lui même pris par à la masterclass de Volger et il nous en parle avec enthousiasme, comme à son habitude (6 vidéos) :

      https://www.youtube.com/watch?v=UgbyBlao_kU

    3. Marc dit :

      Ah merde comment on édite ? Je l’ai mis au féminin le pauvre :D

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